An 2000 il était une fois l’avenir du passé.
Après ce déménagement forcé, après la découverte de sa nouvelle entreprise, Geoffrey avait fini par trouver une certain confort dans sa nouvelle situation.
Certes il avait dû avec femme et enfants, abandonner se région natale, sa famille, mais il n’en était pas à cela prés.
Son histoire, sa vie et celle de sa famille était un perpétuel déracinement, dans le ressenti de l’étranger qu’il paraissait être aux yeux de l’entourage dans lequel il avait grandi, s’était construit, voilà plus de quarante ans maintenant.
Ce jour là traversant le couloir des bureaux, il s’est courtoisement effacé dans l’encadrement d’une porte pour laisser passer un groupe de femmes.
Sans leur prêter plus d’attention qu’à d’autres il venait soudainement d’être figé par un des regards qu’il venait de croiser.
Figé par ce qui pour la deuxième fois de sa vie, retentissait soudainement en lui.
Cette fois encore, il venait d’être secoué par la vibration du gong, qui au plus profond de son être venait à nouveau de retentir.
Il vibrait de l’ouverture des portes de son cœur qui dans ce regard croisé, faisait surgir de ses profondeurs une force qu’il avait jugulé voilà bien des années.
Geoffrey ne le savait pas, mais la vie venait de le conduire ce jour là aussi, sur une étape obligée du livre de son destin.
Toute la journée et jusqu’à ce que le sommeil l’emporte l’intensité de la vibration ressentie avait taraudé son esprit, et surtout son cœur.
Aussi étrange que cela puisse paraître et tout en sachant pertinemment qu’il ne l’avait jamais vue auparavant, ce regard croisé dans la journée ne lui était pas étranger.
Et pour trop bien en connaître les symptômes, il savait que ces yeux là venaient d’ouvrir en lui, la source de ses sentiments.
Il s’était renseigné dés le lendemain. Ce regard croisé appartenait à un personnel de la direction. Elena, était son prénom.
Geoffrey savait qu’il serait de par son travail, amené à la côtoyer parfois, et que malgré cette étrange mais inévitable attirance, il lui faudrait s’en tenir aussi distant que possible.
Aussi distant que possible car, il le sentait, son coeur s'était élancé sans prévenir, sur un chemin sans fin et hors contrôle de toutes raisons.
Aussi distant que possible car envahi comme il venait de l’être par cet élan, il ne pourrait pas interrompre ce qu'il ressentait. Au mieux, le juguler, voir l’enfermer sous une couche de décisions qu’il lui faudrait fermement tenir, mais sans avoir vraiment le moyen de le stopper.
Le parallèle avec un événement similaire était impossible à éviter. C’était la deuxième fois que Geoffrey subissait ainsi l’assaut de son cœur.
La première remontait à presque vingt cinq ans.
Similaire dans la façon dont il s’est imposé à lui : là aussi son cœur avait jailli comme un diable de sa boite pour tenter de s’accrocher à celui d’une fille.
Similaire dans ce que ce visage avait de particulier. Il ne pouvait définir cette particularité, mais il avait immédiatement été frappé par la ressemblance avec celui ce cette première forte histoire qui l’avait marqué.
Elena n’était pas du genre affiche de mode ou poupée barbie, et sans être forcément plus belle que bien d’autres, elle avait en elle quelque chose de sympathiquement charmeur qui immanquablement ne laissait pas les garçons indifférents.
Pourtant Geoffrey était loin de toutes ces considérations, lui qui regardait rarement les filles par leur physique, mais au travers de leurs yeux.
Et justement dans ce visage, dans ces yeux, Geoffrey en dehors de la beauté qu’il y voyait, sentait confusément que quelque chose de fort en émanait, pour aller résonner dans les profondeurs de son âme et l’émouvoir à chaque fois qu’il les croisait.
Les jours qui ont suivi, furent pour Geoffrey un lent réveil de conscience. Il sentait parfaitement ce qui en lui prenait place, ce qui se développait et risquait de lui chambouler sa vie actuelle.
Il savait que désormais sur son lieu de travail une bombe de sentiments pouvait à tout moment faire exploser son coeur.
La parade, la seule protection valable dont il pouvait s'armer, il la connaissait:
tenir ses distances, ne pas crée de liens amicaux avec Elena.
Pour cela il le savait, il lui faudrait couvrir son coeur d'une armure sans faille, et tenir les armes du combat entre les émotions de ses sentiments et la raison qui lui dictait toute prudence.
Sa décision a été rapide et sans appel, il a construit la muraille d’un bastion de raison autour de son cœur, s’est enfermé dans la certitude qu’il possédait tout ce dont il pouvait rêver, et qu’il n’avait nul besoin de se laisser tenter par ce que son cœur pouvait lui dicter. Il s’est imposé d’en dompter le rugissement.
Les jours, les années sont passées. Geoffrey à contenu sans faillir ses élans , parvenant à presque les ignorer, en bataillant sans cesse sous l’étendard de la raison.
Un jour dans cette lutte secrète lui est remonté le souvenir de sa grand mère qui lui disait alors qu’il avait tout juste huit ans :
« Geoffrey mon petit, dans ta vie tu devras toujours écouter ce que ton cœur te dit. Il est la seule vérité. Il te mènera sur l’histoire de notre famille et peut être seras tu celui qui en ouvrira les portes.
- De quoi me parles-tu ? de qu’elle histoire s’agit-il ? »
Combien de fois à cette question sa grand-mère décédée depuis longtemps maintenant, lui avait répondu: " Le moment venu tu sauras."
Le moment venu n'est jamais arrivé. Enfin..., lui semblait-il.
Pourtant depuis qu'il avait croisé Elena, que lui disait son coeur ?
Chaque jour au travail il le sentait, comme un étalon attaché dans son enclos cherchant à trouver la liberté qui le conduirait jusqu’à Elle.
Chaque jour il s'assurait et se convainquait que ces élans d'adolescent n'avaient rien à faire dans son coeur d'homme qu'il avait déjà donné pour la vie à une autre.
Mais cette relance permanente des sentiments qu'il éprouvait pour Elena le secouait un peu plus maintenant. le secouait d'autant plus que les années aidant, il en était venu à mieux la connaître, mieux l'apprécier, même si la relation qu'il entretenait avec elle n'allait pas au delà d'une relation de collègues qui se voient épisodiquement, au détour d'un couloir ou dans la salle de repos, limitée à "un bonjour ça va?"
Plus le temps passait, plus il lui fallait renforcer ses défenses face aux sentiments qui l'habitaient.
Il avait suffisamment de force de caractère pour faire face à ce défi de la vie, et tant que sa volonté tiendra ses défenses seront inébranlables.
La cohabitation entre son coeur et sa raison n'est malgré tout pas une chose simple à vivre.
Avoir le coeur qui s'emballe chaque fois qu'il la voit ou l'entend, maitriser les pensées que ses sentiments font naître, est une bataille intérieure de chaque jour.
Heureusement sa vie de couple, sa vie de famille est depuis toujours au beau fixe, avec ses hauts et ses bas bien sûr, mais dans l'ensemble une réussite, qu'il compare d'ailleurs souvent à un travail bien fait.
Deux faits cette année là ont marqué le tournant de sa vie.
Le premier, son passage à la préfecture lors du renouvellement de son passeport. Le préposé au guichet, curieux s'était enquis de l'origine de son nom.
"Monsieur Kalonhegiezh, vous êtes d'origine Bretonne, du moins votre nom.
-Désolé, je ne sais vraiment pas, ma famille vient d'Afrique du nord.
-Peut-être, mais ce nom est bien d'origine Bretonne. J'ai participé à quelques chantiers archéologiques dans la région, et je crois avoir bien retenu les quelques leçons sur l'histoire Celtes que j'ai eu la chance de suivre. Moi même Breton, je reconnais dans votre mot la racine de deux autres."
Geofrrey ne s'était jamais interrogé ni sur la généalogie de sa famille, ni sur la signification de son nom, mais ce jour là le préposé avait éveillé sa curiosité, ainsi que le souvenir de ce que sa grand mère avait pu lui raconter.
"Tu sais mon petit, avant que nous ne soyons en Afrique, nos ancêtre vivaient en France.
Personne ne sait plus où exactement, mais une chose est sûre, c'est qu'un jour nous avons du quitté ce pays, comme les évènements de 1960 nous ont poussés à quitter le Maroc pour revenir en France."
Au préposé qui consultait un dictionnaire de langue Bretonne, il fit savoir qu'il était intéressé de connaitre ce qu'il déduisait de ce nom.
Aprés avoir attendu quelques instants, après deux vérifications le fonctionnaire lui répond:
"Monsieur je ne me suis pas trompé. Voyez-vous votre nom de famille est composé de deux racines: Kalon et hegiezh.
Kalon à pour signification coeur, âme, et hegiezh, cheval, cavalerie.
Si l'on rassemble les deux tel que pour votre nom, nous obtenons quelque chose comme coeur de cheval ou âme de cavalerie, ou encore coeur de chevalier."
Captivé et étonné par ce qu'il vient d'apprendre, après en avoir remercié ce curieux personnage, Geoffrey se sent attiré par ce coté culturel de son nom.
Sommes toutes il n'est pas banal et ce qu'il en a découvert est digne de curiosité pour une famille qui vient du Maroc; découvrir que la racine de son nom à une origine celtique peut être encore courant, mais sa signification lui paraît plus rare: âme ce cavalerie, ou coeur de chevalier.
Geoffrey ne connaît rien à la généalogie, mais il pense qu'il va s'intéresser à cette science.
C'était là le premier fait annonciateur d'un prise de conscience.
Pourtant, à peine quelques semaines plus tard, lors d'une visite d'un château, un deuxième évènement allait marquer au plus fort cette prise de conscience.
Se rendant au cours d'une randonnée dans un village où une forteresse médiévale était bien conservée, Geoffrey pris plaisir à en faire la visite. Aussi loin qu'il s'en souvienne, en l'occurrence dès l'école primaire en voyant des images de châteaux, Geoffrey avait toujours eu une attirance pour ses vieilles pierres.
Ici aussi. Cette bâtisse était extraordinairement bien conservée. Un couple de personnes âgées en était à la fois guide pour les visites, gardien et chargé de son entretien.
Ce que Geoffrey aurait pu remarquer lorsqu'il a réglé le montant de la visite, c'est le changement de tête produit sur le gardien caissier, lorsque celui-ci lut son nom sur le chèque qu'il venait de lui tendre. Mais déjà concentré sur ce que ses yeux découvrait de ces lieux, Geoffrey n'avait rien vu.
La visite s'est déroulée comme tant d'autres dans ce genre de lieux au patrimoine pillé et dispersé; sans grande surprise. Mais ce qu'appréciait Geoffrey avant tout, c'était pouvoir s'attarder dans les pièces, en respirer l'atmosphère, laissant glisser sa main sur les pierres comme pour en capter leur histoire, écoutant le silence des lieux résonner en lui, cherchant....
En fait il ne savait pas trop ce qu'il cherchait, mais ce qu'il ressentait c'est que ces vieilles pierres faisaient vibrer quelque chose d'agréable en lui.
Une visite comme tant d'autres, intéressante, avec peut-être cette particularité de lui avoir fait apprécier ces vieux murs d'une façon...différente.
En quittant les lieux avant de le saluer, le gardien lui glisse à l'oreille:
"Dans trois semaines, nous exposons certaines reliques d'époques, nous serions heureux de vous avoir à cette visite privée."
Etonné, mais non moins curieux, Geoffrey accepte avec plaisir ce rendez-vous.
Pris dans le rythme que lui impose son quotidien entre travail et maison, il a un peu oublié la révélation de l'étymologie de son patronyme.
Puis il reçoit ce courrier qui lui rappel l'invitation au château où il ne manque pas de se rendre le jour venu.
L'étrangeté de cette visite privée le saisit dés son arrivée. Il lui semble même s'être trompé de jour en constatant qu'il était pratiquement le seul à l'heure du rendez-vous, le parking du château est vide, et c'est un jour de fermeture des visites publiques.
Lorsqu'après avoir sonné le gardien vient lui ouvrir, le grand sourire qu'il lit sur son visage le rassure. Deux autres personnes sont présentes dans la pièce où on le conduit pour un coktail de bienvenue: la femme du gardien et un homme qu'on lui présente; Monsieur Troubad.
Ce nom le fait intérieurement sourire car il lui fait penser à Troubadour, et en lui même il associe d'une façon assez naturelle âme de cavalerie et troubadour. Il trouve même rigolo de penser à cela en étant dans un château dont l'époque correspond à cette association.
"Monsieur, lui explique le gardien, cette réception toute particulière est comme vous le voyez, vraiment privée. Elle a lieu à chaque fois qu'elle nous semble nécessaire, et son but est précis.
Vous devez certainement vous demander pourquoi pour vous, mais je ne vous en dirai pas plus avant la fin de la visite que vous allez faire.
Monsieur Troubad vous accompagnera, il est historien et pourra répondre à vos questions éventuelles. La différence avec votre premier passage au château est la découverte d'une pièce privée et d'objets d'époque que le grand public ne voit pas.
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