Chevalier, seul sur les remparts du bastion construit de ses mains, il guette et essaye de rester attentif.
Le temps qui passe n’a rien retiré à l’éclat de l'armure qu'il porte; il a juste un peu émoussé le tranchant de ses armes.
Il n’est pas vraiment isolé en ce lieu puisqu’il veille sur eux, mais se retrouve seul à en assurer la sécurité, depuis des années déjà.
Il sait que pour rester efficace, jamais sa vigilance ne doit diminuer. Il sait parce qu’il en voit les lueurs dès que tombe la nuit, qu’au loin, bien après l’horizon, brille ce qui a fait sa vie.
Entre ce lointain et ses remparts, un monde les sépare, d’où tout peut surgir : enchantements, sortilèges, pleurs ou joies, hurlements ou appels à l’aide, le noir comme le blanc, la facilité comme la peine, la paix comme la guerre.
De tous ces dangers, de tous ces pièges, il protège ceux qu’il aime, dressé sur son rempart comme un roc au vent, et l’a fait jusqu'à présent avec succès.
Depuis longtemps personne n’ose plus l’affronter, personne n’ose plus essayer d’investir son bastion.
Depuis quelque temps, il a déposé son armure devenue inutile dans ces longues périodes de calme. Seule son épée l’accompagne lorsqu’il veille du haut de son rempart.
Il sait aussi que l’inquiétude le gagne car il n’est pas sourd aux appels de l’intérieur.
On lui demande, les anciens surtout, de lever la herse du bastion qui ne subit plus d’attaques,
Ils souhaitent avant de finir leur vie, pouvoir une dernière fois se sentir libre et plonger dans l’eau vive que dame nature leur a toujours donnée.
Il leur a promis déjà plusieurs fois et en espérant qu’ils oublieront, qu’il lèverait la herse après que lui même ait reconnu l’extérieur comme étant sûr.
Pour cela il lui faudra au moins une fois, entrouvrir la porte du bastion, et cette fois, seul.
La vie surprend même les mieux armés.
Il n'avait jamais vraiment cru que viendrai ce jour.
Il connait la prophétie qui dit que celui qui aura su préserver le bastion de longues années, sera un jour appelé au delà des murs, et que ce jour là c'est son propre dragon qu'il devra affronter.
La prophétie dit aussi que: celui qui parviendra à apprivoiser le dragon en fera son meilleur ami, mais que cette amitié sera dans la peine un an après.
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Le chevalier finalement céde à ceux de l’intérieur qui une fois encore l'ont prié de lever la herse. Lui aussi veut savoir.
Maintenant qu’il se retrouve seul à l’extérieur, il contemple la puissance du bastion défendu et toujours resté imprenable. La haut sur les murs, ceux de l’intérieur le regardent avancer, inquiets de ce qu’il va trouver et de sa future décision.
S'avancer au delà de la limite de ce qu'il a défendu, c'est prendre le risque de succomber ou de tomber.
S'avancer au delà de la limite c'est ne plus pouvoir revenir en arrière et perdre ceux qui l'attendent..
Il le sait, et malgré le risque, décide de rester encore à l'extérieur pour faire le tour des murs.
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Dans la reconnaissance du périmètre des ses murailles, la prudence amoindrie, il reçoit en plein coeur un trait de flêche dont le tireur lui reste invisible.
Etendu au sol les yeux au ciel, le délire qui lui envahit la tête s'apparente à celui de l"Amour.
Combien de temps va t-il rester dans cet état, sans réaction, appréciant ô combien ce qu'il traversait.
Son absence qui se prolongeait provoque inévitablement une lutte au sein même du bastion.
Il la présentait bien avant sa sortie: une lutte intestine dont l'issue risquait d'être terrible pour lui comme pour eux.
Ce soir au lieu de résister, au lieu de faire face, il a préféré tourner le dos a cet afrontement, à deux doigts de se laisser aller, laissant le soin à ses protégés de trouver la solution.
Pourtant il lui semble que la résistance s'impose, qu'il faut sauver, redonner espoir à ceux qui l'attendent.
Mais comment résister à la fois aux attaques intérieures et à son propre combat.
Son armure est demeurée sur les remparts, et son épée ne lui permet pas de faire face à deux combats simultanés. Il croit l'entrevoir, mais ne veux pas croire que l'issue soit fatale.
Il ne veut pas croire qu'il hésite a faire un choix.
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Dans les brumes du vertige qui envahit son esprit, il croit reconnaître celle dont le trait de flèche lui a percé le coeur. Depuis de longues années déjà elle traverse régulièrement ses terres poursuivant le dragon qu’elle chasse.
Sephora, damoiselle de la contrée bien après l’horizon, où brille ce qui fait sa vie.
Les mains crispées sur la flèche il ne parvient pas à conserver l’esprit clair.
Le dragon a qui elle était destinée, à du passer prés de lui sans qu’il le voie.
Pour retrouver l’abri de son château Chevalier doit de ses mains retirer le trait figé dans le cœur, mais il le sait la blessure s'aggravera.
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Les mains enserrant sa blessure, Chevalier reste étendu au sol. Le poison destiné au dragon, irradie dans son corps, dans sa tête une douce torpeur qui lui retire toute envie de résistance.
Le silence s’est fait au bastion. Après que l’on ait constaté qu’il ne bougeait plus une équipe de secours s’est organisée pour le ramener.
Chevalier n'accepte pas le moment où les brancardiers vont le porter jusqu’au château, le mettre à l’abri et le soigner de cette agression, il refuse de perdre de vue Damoiselle Sephora.
Mais il a beau se débattre, essayer de se relever, faire preuve de force, rien ne lui permet de se redresser pour éviter que les brancardiers l’éloignent de ce lieu où ils souhaite rester.
Rien ne peut empêcher les évènements de se produire.
Il sait que le temps de la séparation arrive, il sait qu’il va devoir profiter de cette période pour de nouveau s’aguerrir, pour de nouveau être capable de faire face dans son armure.
Mais il sait aussi que cette fois c’est de trop prés qu’il la regardée.
Plus que jamais Chevalier comprend qu'il va devoir combattre, mais encore moins qu'avant il sait pour qui il devra lutter.
Alors que le temps et les brancardiers ont fait demi-tour pour le ramener au bastion,
Alors qu'ils s'éloignent de ces lieux, chevalier croit percevoir dans les brumes qui se dissipent, la silhouette et le regard de Damoiselle Sephora.
Dans la souffrance de sa blessure, il tente de se redresser.
de ne pas la perdre de vue, et de parvenir un court instant à lui donner sa main.
Mais en vain car de nouveau les brumes la dissimule à son regard,
Et les portes du château déjà se referment sur lui.
« Seigneur réveillez vous, Seigneur ouvrez les yeux. »
Dans la course menée par les brancardiers pour regagner au plus vite le château, Chevalier à perdu connaissance.
Il se réveille dans la grande salle du château, son médecin auprès de lui.
« Seigneur, pourquoi n’avez vous pas conservé votre armure, votre blessure est profonde.
Vous auriez du sonner du corps dès que vous avez été blessé. Nous avons perdu beaucoup de temps, les chairs se sont déjà collées au trait de flèche. La nécrose a commencé.
-Comment est-ce possible ?
-Seigneur vous avez reçu un trait destiné au dragon, bien trop puissant à supporter pour un homme. Il va me falloir vous amputer de cette partie du cœur touchée. Il me faut votre autorisation…. »
Chevalier sait que cette amputation lui retirera tous souvenirs de ce qu’il vient de vivre, il referme les yeux, essaye encore de revoir celle qui au travers des brumes lui a sans le vouloir, percé le cœur.
« Seigneur, nous ne pouvons attendre plus longtemps, il va être trop tard.
-Quelle sont les conséquences ?
-Seigneur si nous attendons trop, nous n’aurons d’autres choix que de laisser la flèche en place ou de retirer le cœur…. »
Alors que chacun attend sa réponse, une colombe passe la fenêtre ouverte et se pose sur le rebord du brancard.
« Regardez Seigneur, cette colombe est porteuse d’un message. »
Retiré du cou de l’oiseau, le message donné à Chevalier est signé Sephora.
Dans un sourire qui ne parvient pas à dissimuler sa douleur, il s’adresse en ces termes à son médecin.
« Renvoi cette colombe d’où elle vient. Laisse moi encore deux jours, après tu pourras retirer ce que bon te semble.
-Mais Seigneur vous n’avez que trop tardé.
-Deux jours encore qu’il en soit ainsi. »
Dans la chambre secrète où il est étendu, Chevalier demande au médecin à son chevet de pouvoir tenir encore deux jours, deux jours avant que soient sectionnés les ponts de son coeur.
La dame du Chevalier ignore tout de cette blessure et il fera toujours tout pour qu'elle ne se doute pas de la présence d'une faiblesse.
La colombe est de retour.
"Faites venir mon page.
-Seigneur je suis à vos côtés.
-Alors renvoi cette colombe, elle doit retourner chez elle au plus vite. Donne lui
le message suivant."
Sephora n'ayez aucune crainte, ni pour vous, ni pour moi. Vous connaissez la force qui m'anime. Elle est celle qui me fait combattre pour vous préserver.
Il en restera ainsi.
N'ayez aucune crainte pour moi, le médecin qui me soigne est toujours parvenu à le faire,
blessure de dragon ou non.
"Page approche toi. Le chirurgien va oeuvrer, s'il parvient à me soigner, j'ai peur à mon réveil d'avoir oublié.
Retiens dans le plus grand secret tout ce que je vais te dire, et lorsque je reviendrai à la vie, ici, tu seras chargé de t'assurer que ma mémoire est restée intacte. Dans le cas contraire tu feras en sorte que je n'oublie pas.
Si ma vie de Chevalier devait s'arrêter ici, si à jamais je devais rester retenu dans une geole du bastion, je veux que tu retrouves et fasse prévenir Damoiselle Sephora.
Tu lui diras comment jusqu'au dernier instant elle a secrètement occupé mes pensées. Tu lui diras comment pour la préserver, jusqu'à ce jour j'ai bataillé et vaincu, même un genou à terre. Tu lui diras qu'à la marre du château j'étais là jusqu'au bout guettant son passage. Que pour mieux la protéger aussi j'ai refusé d'entrer au service de l'armée défaite du conte d'à côté..
Tu lui diras que mon "affection" n'a eu de cesse de grandir et avec lui la force de gagner cette bataille. Malgré les faiblesses avouées.
Dis lui que si cette blessure a été si grave, c'est que...
Approche toi plus prés que tu sois le seul a entendre......................................"
Encore deux jours à tenir avant que soient coupés les ponts du coeur.
Avant de sombrer, avant de fermer les yeux pour les ouvrir sur un futur dont il ignore tout,
Chevalier demande qu'on le laisse seul quelques instants.
Il veut profiter une fois encore des derniers instants où vit dans ses souvenirs le court passage des souvenirs qu'habite Sephora.
En silence c'est une prière qu'il lui adresse:
"Sephora ma force est dans mon épée.
Lorsque que je reviendrai à moi, lorsque je serai de retour, quelque soit la partie du coeur qui aura été modifiée, je reviendrai plus fort encore. Plus fort pour assurer ta tranquillitè, plus fort pour te protéger de moi, encore plus.
Ta colombe connait le chemin, c'est ce signe de toi qu'en silence, je guetterai."
Au lendemain, dans la salle du château le médecin est seul au chevet de Chevalier.
« Page te voilà de retour! où étais tu ? Chevalier t’a fait demander ;
-Je me suis rendu à sa demande, à la marre du Château. Où en est-il ?
-C’est fini, ses yeux se sont fermés. Un colombe s’est posée sur lui,
Puis le trait de flèche par enchantement s’est extrait seul de la blessure.
-Mais il n’est pas...
-Non il respire toujours, il donne l’impression de dormir pour l’éternité.
-Mais que va-t-il devenir ? Quand va-t-il revenir à lui?
-Nul ne sait, laissons passer le temps des moissons.
-Alors je reste auprès de lui le temps qu’il faudra. Il m’a demandé d’être
là à son retour, pour m’assurer que jamais il ne pourra oublier. »
Que l’on ferme les portes du château! mais que reste ouverte la fenêtre de la colombe.
Et que soient déposées prés de lui son armure et son épée.
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A l'étranger qui passait sur ces terres, un paysan répond.
"Messire, ce sont là les terres de Chevalier, refermées sur elle même depuis très longtemps.
Nul ne peut et ne doit les pénétrer.
La légende dit qu'ici, pour protéger celle qui le toucha au coeur, Chevalier s'est endormi à jamais.
Auprès de lui depuis ce jour, son page est resté; gardien du secret confié par Chevalier et attendant le signe que pourrait déposer une colombe.
-Mais n'est ce pas une triste fin ?
-Messire, la vie peut prendre fin! mais une histoire,.....qui peut savoir où elle nous mène?"
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